Tunisie : Quel gouvernement naîtra du bras de fer entre Fakhfakh et le tandem Ennahdha/ Qalb Tounes ?

27-01-2020

Entre Ennahdha et Elyes Fakhfakh, le courant a, manifestement, du mal à passer. Le mouvement majoritaire à l’Assemblée (54 députés) et l’ex-ministre des Finances de la Troïka sont en désaccord sur la nature du futur gouvernement. Leurs relations semblent relever à ce stade, beaucoup plus d’une complaisance forcée, que d’une appréciation mutuelle.

En politique, l’histoire ne finit jamais, mais ne cesse de se répéter avec les mêmes acteurs…ce qui change, ce sont les rôles, les positions et le positionnement des uns et des autres sur l’échiquier politique…sur la base du rapport de forces du moment.

Fakhfakh et Ennahdha se connaissent bien, pour avoir gouverné ensemble au sein de la troïka, avec la solidarité et l’harmonie en moins. Ennahdha s’en était désolidarisé en 2014, lorsqu’il était confronté à la grogne populaire du fait des mesures fiscales controversées, alors contenues dans la loi de finances. L’ex-ministre est, de surcroît, celui qui a lancé en pleine plénière nocturne à l’Assemblée à l’endroit d’Ennahdha, chalaktouha el-Bled (vous avez dévalorisé le pays), lors d’un débat autour du fond de la dignité.

Fakhfakh semble, par ailleurs, être trop à gauche, et contre tout conservatisme, pour trouver grâce aux yeux du parti de Montplaisir. Le mouvement a pourtant salué sa désignation, et s’est gardé de contredire le président sur son choix. Tout en s’opposant ouvertement à sa démarche de former un gouvernement sur la base d’une coalition limitée, qui aura en face une opposition, comme le veut tout fonctionnement démocratique, reposant sur un pouvoir et un contrepouvoir.

Lors de sa première conférence de presse vendredi dernier, quatre jours après sa désignation, Elyes Fakhfakh a affirmé tirer sa légitimité de Kaïs Saied, former le gouvernement sur la base des valeurs qu’il avait incarnées au second tour de le présidentielle, et exclure de son futur cabinet, Qalb Tounes et le Parti destourien libre (PDL), qui ne sont pas en phase, à ses yeux, avec la volonté populaire telle qu’elle s’est exprimée le 13 octobre dernier dans les urnes.

Avec ces annonces, il a voulu imposer ses marques,  inaugurer une nouvelle manière de gouverner, et casser la règle du consensus qui semblait revenir en force, après l’échec de l’épisode Jemli. Fakhfakh change ainsi le logiciel, une expression qui lui est chère, cherche à prendre le contrôle de la situation et à démentir tout ce qui se dit, sur le fait qu’il soit influencé par quelque parti que ce soit.

Tahya Tounes et Ennahdha pris au dépourvu
Tahya Tounes et Ennahdha sont pris de court, d’autant qu’ils sont revenus à de meilleurs sentiments envers Qalb Tounes.

Le premier parti, celui qui l’a proposé au fauteuil de la Kasbah, s’est retrouvé sur la touche, d’autant qu’il vient de se réconcilier avec Qalb Tounes, à l’occasion d’une réunion Chahed/ Karoui qui était très ébruitée.

Ennahdha qui se remet difficilement de l’échec cinglant qu’il a essuyé, par le mauvais choix de Habib Jemli, et toutes les difficultés ayant marqué ce défunt épisode qui n’aura servi à rien sauf à faire perdre du temps à la Tunisie, dit vouloir tirer les enseignements et ne pas reproduire les mêmes erreurs.

Le mouvement crie haut et fort sa « déception » des  partis de la ligne révolutionnaire, Courant démocrate et le mouvement Echaâb, s’en lave les mains, et se tourne vers Qalb Tounes.

Ennahdha veut peser de tout son poids pour imposer un gouvernement d’unité nationale, auquel participe le parti de Nabil Karoui, et laisse entrevoir, en cas où il n’est pas écouté, un fiasco pour Fakhfakh et la tenue de législatives anticipées.

Le président du conseil de la Choura, Abdelkarim Harouni, a appelé ce lundi le chef du gouvernement désigné « à élargir la coalition au pouvoir et non l’opposition », signalant que l’intérêt du pays est « qu’il y ait des concertations avec toutes les parties, et que le plus de sensibilités politiques participent au pouvoir, sauf celles qui veulent s’exclure d’elles-mêmes, ce qui est garant d’une large ceinture politique pour le futur gouvernement ».

Harouni a appelé Fakhfakh à tirer sa légitimité du parlement qui va lui voter la confiance, et non du président.

Le mouvement compte négocier avec le chef du gouvernement désigné sur cette base. Si un terrain d’entente n’est pas trouvé, toutes les éventualités sont posées y compris ne pas participer au gouvernement, et ne pas voter la confiance à Fakhfakh et envisager des élections anticipées, c’est ce qui ressort des propos du chef de son instance suprême ce lundi.

Pour rendre le scénario d’une dissolution de l’Assemblée, et de la convocation d’un scrutin anticipé plausible, le bloc du mouvement a présenté une initiative législative pour l’amendement de la loi électorale, à l’Assemblée.

Les trois semaines qui nous séparent de l’expiration du délai constitutionnel d’un mois, dont dispose Elyes Fakhfakh pour former son gouvernement, s’annoncent pleines de rebondissements. Les contours du futur gouvernement et de son sort au parlement se clarifieront, au fur et à mesure. Fakhfakh saura-t-il capable de faire passer son gouvernement à l’Assemblée sans les deux groupes majoritaires, et gouverner avec les partis de Youssef Chahed, Mohamed Abbou et Zouhaïr Maghzaoui et d’autres…, c’est tout à fait envisageable.

Entretemps, Ennahdha et Qalb Tounes sont déterminés à faire cause commune, soit dans le pouvoir, soit dans l’opposition.

H.J.