Tunisie : La femme divorcée discriminée et dénigrée (témoignages et analyse d’un expert)

17-06-2022

Aussitôt mariés, aussitôt divorcés ! Selon les dernières statistiques datant de 2020, 46 divorces sont prononcés chaque jours en Tunisie et ce sont, pour la majorité des couples, les femmes qui seraient à l’origine de la demande.

Si le divorce demeure un droit, l’image de la femme divorcée continue, elle, de pâtir d’une vision négative dans la société tunisienne et ce malgré sa modernité affichée.

En réalité, le traditionalisme de la culture arabo-musulmane reste encore bien ancrée dans les mentalités ; la femme séparée de son mari, en paye les conséquences dans sa vie de tous les jours, et surement pour le reste de sa vie, comme une cicatrice voyante et indélébile.

Pour en savoir plus, nous avons recueilli le témoignages de deux femmes divorcées et l’analyse du sociologue Tarek Belhadj Mohamed.

« Pourquoi divorcer ? Qu’est ce qu’il te manques ? »

Une histoire d’amour qui a duré dix ans qui s’est suivie par un mariage heureux, une grossesse non prévue mais bien accueille et enfin la naissance d’un enfant choyé et aimé. C’est l’histoire, digne d’un conte de fée, qu’a vécu Mariem, séparée depuis maintenant 4 ans.

« Au départ tout se passait bien… nous étions heureux et amoureux. Puis j’ai accouché et ce qui devait être l’aboutissement de notre couple, mais c’est devenu un enfer pour moi », nous dit-elle avec amertume et nostalgie à la fois. Elle explique que le regard de son mari a changé depuis la naissance de son fils. Elle n’était plus sa femme, mais seulement la mère de son enfant. Plus de sorties, plus de week-end, plus de moments heureux…mais une descente inexorable vers une routine où chacun est devenu un étranger vis-à-vis de l’autre. « Il n’a jamais voulu que je reprenne le travail. Mon rôle se cantonnait à la cuisine, à mon fils et à l’hygiène de la maison. Alors j’ai décidé de partir », confie-t-elle.

«  Pourquoi divorcer ? Qu’est ce qu’il te manques ? », lui répétait inlassablement sa mère. « Ce qui me manquait c’était le partage d’une vie de couple », assure Mariem.

D’après le sociologue, Tarek Balhadj Mohamed, l’augmentation du nombre de divorces en Tunisie est l’effet secondaire de la modernité sociale. « Les gens ont aujourd’hui l’audace de se libérer du mariage. Le divorce n’est plus un problème en soi. Le problème, ce sont les représentations, les perceptions et les pratiques sociales surtout vis-à-vis des femmes divorcées ».

La femme, seule responsable de la réussite et de l’échec du couple !

Nous avons également rencontré Donia, 44 ans divorcée, sans enfants. « L’idée du divorce m’est venue après 3-4 ans de mariage sauf que je n’ai pas eu le courage tout de suite de prendre cette décision. J’ai eu peur de la réaction de ma famille, de sa famille, de la société en général. Je prenais tout sur moi. J’ai essayé de trouver des solutions avec mon conjoint pour ne pas en arriver là. Mais à un moment donné, j’ai décidé de divorcer », nous a-t-elle raconté.

Selon le sociologue, encore aujourd’hui, la femme est perçue comme seule responsable de l’échec du couple. « Nous considérons qu’il est de sa responsabilité de faire réussir le mariage sans prendre en compte les défis, les obstacles ou le comportement du partenaire. Elle doit être patiente ». Comme dit le bon vieux dicton « Ma hannetech a3la rou7a ».

« La décision de divorcer prise par la femme n’est pas évidente en Tunisie. Surtout, que mon mari et moi étions considérés comme un couple stable financièrement et socialement. Nous n’avons pas eu d’enfants, car il avait un problème médical et j’avais peur que les gens pensent que j’ai divorcé car il ne pouvait pas avoir d’enfants. Alors que ce n’était pas cela la raison », ajoute Donia.

Tout le monde s’accorde à dire que la société tunisienne est moderne, tolérante et ouverte, mais au fond d’elle-même, elle garde des attitudes  culturelles et psychologiques conservatrices. Ainsi, dans le cas des séparations, la société est plus tolérante avec les hommes qu’avec les femmes.

« La femme divorcée est encore perçue comme une honte surtout vis-à-vis de sa famille. La société préfère qu’elle souffre, vive une vie conjugale difficile et violente, plutôt qu’elle divorce, car c’est mal vu,  du point de vue social et l’entraînerait dans une sorte de ségrégation sociale qui la mettrait face à la violence symbolique de la société », ajoute Mr Belhadj Mohamed.

Femme indépendante, femme facile !

Une fois divorcées, les femmes doivent faire un choix auquel les hommes divorcés n’ont pas à se soumettre. Retourner chez les parents ou prendre leur indépendance et vivre seules. Dans la plupart des cas, et sous la pression familiale, elles retournent auprès de leurs proches.

C’est ce qu’a fait Mariem, pendant quelques mois. « Avec mon fils, je suis repartie vivre avec mes parents. Mais il ne m’a pas fallu longtemps pour que je comprenne que c’était une erreur. Ils contrôlaient mes allers et venus et s’immisçaient dans l’éducation de mon fils ». Au bout de 6 mois de cohabitation, Mariem a décidé de partir vivre à une soixantaine de kilomètres de là, et ce malgré le refus de ses parents.

« Encore aujourd’hui, on considère que la femme divorcée ne peut pas être indépendante. Elle est soit avec sa famille soit avec un époux. La pression qui lui est infligée pour un retour à la maison est une forme de protection, comme si elle ne pouvait pas se protéger toute seule », décrypte le sociologue.

Pour Donia, s’installer seule était une évidence. « Une fois que je me suis mariée et que j’étais sortie de chez mes parents, il était hors de question que je revienne. J’avais besoin d’être seule pour comprendre et me retrouver. C’était aussi une raison de ma réticence à divorcer. J’avais peur que l’on m’oblige à revenir chez mes parents », indique-t-elle.

Pour celles qui décident de s’installer seules, le regard de la société vis-à-vis d’elles se fait encore plus pensant. En effet, dans l’imaginaire collectif, on pense que le femme seule et affranchie de sa virginité la font passer au rang de « femme facile ». `

« La société suppose que sans la protection d’un homme elle se trouve dans une situation vulnérable, précaire et à la portée des hommes qui profiterait de cette vulnérabilité. Considérée comme un fardeau au regard de sa famille, on imagine qu’elle peut désormais vivre plus d’expériences en étant divorcée qu’en étant jeune fille », affirme Tarek Belhadj Mohamed.

« Ma maman est très frustrée de ma situation. Son souhait le plus grand serait que je me remarie ou même que je me remette avec mon ex-mari », souligne Donia.

Une femme de seconde main !

« Un jour, un homme avec qui j’étais en couple m’a qualifié de femme de seconde main », déplore Mariem. Une expression qui traduit de l’extrême violence sociale à laquelle font face les femmes divorcées.

En effet, la question de refaire sa vie ou du remariage demeure un sujet délicat et presque tabou dans notre société. Une situation à laquelle Donia a du se confronter récemment. « Après ma séparation, j’ai entamé une relation avec un homme. Tout se passait bien au point même où je me suis dit qu’il était possible que je refasse ma vie avec lui. Mais de son côté, je sentais toujours qu’il y avait un certain frein du fait de mon statut de femme divorcée car sa famille est plutôt conservatrice. Parfois il me disait, « tu es encore jeune », « tu peux encore refaire ta vie »… comme s’il me donnait des conseils et qu’il se mettait complètement en dehors de notre relation amoureuse et qu’il n’était pas concerné », nous raconte-t-elle.

D’après le sociologue, la femme divorcée pâtit d’une vraie ségrégation sociale quand il s’agit de la possibilité de refaire sa vie. « Il existe une forme de rejet social quand il s’agit pour un homme de se marier avec une femme divorcée, même dans les cas où il est lui même est séparé ».

En effet, pour l’homme divorcé, il sera facile de trouver une épouse qui n’a jamais été mariée ou même beaucoup plus jeune que lui. Alors que de son côté, la femme divorcée devra se confronter aux réticences de la famille de son potentiel partenaire qui aura du mal à comprendre sa décision de se marier avec une femme qui a déjà vécu une première expérience.

Par ailleurs, certaines femmes divorcées se heurtent à des changements de comportement dans leur milieu professionnel ou au sein du cercle amical. Donia nous en parle. « J’ai une de mes meilleures amis qui, depuis que je me suis séparée, n’a plus la même attitude envers moi. Son mari ne veut plus que l’on se voit ou que l’on se fréquente comme c’était le cas avant ». La peur sans doute que Donia « contamine » son amie mettant le divorce au rang de maladie contagieuse.

La jeune femme indique également que depuis son divorce, ses supérieures ont augmenté sa charge de travail, considérant qu’elle a moins de responsabilités que ses collègues qui ont un mari et des enfants.

« C’est comme si la femme avait commis une une faute fatale. C’est comme si elle était sortie de la prison du mariage et qu’elle entrait dans une autre forme de prison, celle de la société où personne n’est tolérant », conclut Belhadj Mohamed.

Tous ces témoignages montrent qu’il existe bel et bien une déchirure entre le mode de vie moderne qui est imposé par la société d’aujourd’hui et la mentalité classique figée, imposée par une culture traditionaliste et anachronique.

Wissal Ayadi