90 millions d’euros pour la dépollution du lac de Bizerte à l’horizon de 2023

23-05-2019

La région de Bizerte est vouée à une transformation sans précédent. Pont fixe, gaz de ville, accès à l’eau potable…autant de projets qui changeront le visage de ce gouvernorat, longtemps mis à l’écart par les pouvoirs publics.

Un des grands projets concerne la dépollution du Lac de Bizerte. En maturation depuis 15 ans, le programme semble enfin aller de l’avant. 90 millions d’euros soit environ 300 millions de dinars seront investis. Enquête sur ce qui doit être une opportunité de développement économique et un sauvetage environnemental urgent à traiter.

Historique
C’est en 2004 que les prémices de ce projet ont vu le jour au sein du ministère de l’Environnement. L’alerte a été lancée par les autorités locales de l’agriculture et de la pêche qui se sont inquiétées d’une pollution de plus en plus grande au niveau de la lagune.

En réaction, le ministère a engagé une étude afin de faire un état des lieux de cette pollution. Et le couperet n’a pas tardé à tomber. La pollution générée par les usines industrielles qui bordent le lac ont fait des ravages sur le plan environnemental. La faune et la flore se retrouvent en danger. De plus, ne faut-il pas oublier le Mont Ichkeul et son lac qui sont au pied de la lagune de Bizerte. Un patrimoine historique et écologique qui constitue un trésor pour cette région. GnetNews a rencontré Dhekra Gharbi. Elle est la chef de projet de la dépollution du Lac de Bizerte. Elle nous explique que « la pression tropique autour de lac du Bizerte est très importante. Il y a plusieurs entreprises industrielles qui se situent en bordure du lac. Il y a l’usine d’acier El Fouledh, La STIR, la cimenterie qui sont des entreprises publiques. Mais il y aussi un bon nombre d’entreprises privées qui contribuent à la dégradation environnementale du lac. Toutes ces entités rejettent leurs déchets dans le lac ou dans les oueds qui le jouxte. Malgré un effet auto-épurateur du lac et du sol, ce n’est pas suffisant. Au centre de la lagune, la pollution n’a pas de réelles conséquences, mais autour et surtout là où il y a les points de rejet on a noté beaucoup de polluants. Il y a des métaux lourds de la matière organique ou encore de la pollution bactériologique ».

L’étude menée par le ministère de l’Environnement a généré un certain nombre de recommandations qui ont été ensuite formulées sous forme de requête de projet auprès de bailleurs de fonds internationaux, notamment la BEI (Banque Européenne d’Investissements) dans le cadre d’une initiative méditerranéenne appelée « Horizons 2020 ». « Le projet a été accepté par les bailleurs de fonds en 2009. La BEI a joué un rôle d’assistance technique afin de réaliser une étude de faisabilité sur le pan environnemental, économique social et institutionnel », nous explique Dhekra Gharbi.

Avec une enveloppe de 90 millions d’euros, ce projet qui devra être fin prêt le 31 décembre 2023, se veut être un projet intégré. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de dépolluer le lac, il est également question notamment d’aménagement du territoire et de développement économique. D’après Madame Gharbi, « les bailleurs de fonds ont exigé une approche concertée dans ce programme. Il fallait donc une concertation collective autour des problématiques posées dans la région et en trouver les solutions ».

L’implication de tous les acteurs du lac ont donc été sollicités. Le challenge est d’être capable de gérer le territoire tout en respectant le milieu récepteur sensible qui est le lac de Bizerte. Dans ce projet il y a plusieurs porteurs de projet, qui sont en fin de compte des partenaires : l’ONAS, l’ANGED, l’APAL, El Fouledh, la Cimenteries, la STIR.

« La question est de savoir comment assurer la gouvernance environnementale locale au niveau du bassin versant du lac de Bizerte. Et cette réflexion doit se faire dès à présent », insiste la chef de projet.

Tout d’abord, un problème au niveau de l’assainissement a été relevé. De nombreux foyers et entreprises ne sont toujours pas raccordés au réseau. Leurs rejets se font donc directement dans le lac. Cela engendre un problème de contamination de la nappe phréatique. L’ONAS a ainsi prévu la réhabilitation de 300km de réseau.

Autre aspect celui des déchets solides. Si du côté de la cimenterie de Bizerte, les efforts de contrôle de pollution ont été réalisés, l’urgence se situe au niveau de la société El Fouledh. Ainsi, il a été prévu la réhabilitation de la décharge utilisée par l’usine d’acier du côté de Menzel Bourguiba.

Par ailleurs, l’Etat a lancé il y a quelques années la création de trois centres de collecte et de traitement préliminaires des déchets dangereux qui devaient se faire dans trois régions. Aujourd’hui, deux d’entre eux ont vu le jour dans le centre du pays et à Sfax mais celui de Bizerte n’a pas été concrétisé. Ainsi à travers le projet de dépollution, l’ANGED prévoit la création de ce centre.

Autre composante du projet, le port de pêche de Menzel Abderrahmane, qui va faire l’objet d’une extension et d’une réhabilitation en collaboration avec l’APAL.

La pérennisation du projet est aussi un enjeu essentiel de ce programme. Si les partenaires institutionnels jouent une part importante dans celle-ci, la société civile n’est pas en reste. C’est elle qui souffre en premier lieu de cette situation et ils seront les premiers bénéficiaires de la dépollution. Mais ils demeurent surtout responsables. « Ils doivent être acteurs pas uniquement bénéficiaires », martèle Dhekra Gharbi. Ainsi, un fond a été alloué pour la sensibilisation et l’éducation environnementale à l’égard de la société civile. Les équipes du programme ont également mis en place le « CURSUS ECOPACT ». C’est un programme de renforcement de capacité et d’accompagnement à la société civile locale afin qu’elle puisse soumettre des propositions pour répondre aux exigences des appels à projets.

« Aujourd’hui, les attentes de la société civile sont très élevées. Nous sommes confrontés à des contraintes procédurales qui prennent beaucoup du temps. Il faut que les gens sachent qu’un projet d’une telle envergure prend du temps » affirme Dhekra Gharbi.

Enfin, la recherche scientifique a été aussi mise à contribution. En effet, un budget lui a été alloué afin de comprendre les mécanismes biologiques du lac de Bizerte afin d’éviter la re-pollution.

Coût du projet et plan de financement
Le coût total du programme intégré de dépollution du lac de Bizerte s’élève à environ 90 millions d’euros.
La Banque Européenne d’investissement (BEI) assure le financement direct du projet (40 M€) au moyen d’un crédit souverain de l’Etat tunisien qui sera réemprunté par les établissements publics en charge de la réalisation du projet (la STIR, la société El Fouledh, la Société des Ciments de Bizerte et l’ONAS).
La Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) assure le financement d’une partie de ce projet (20 M€ qui seront alloués à l’ONAS).

La commission Européenne contribue également au financement du programme moyennant une subvention de 15 millions d’Euros dans le cadre du fonds pour le voisinage (FIV).

Les coûts estimés pour chaque composante du programme sont comme suit :
• Dépollution Industrielle : 30.9 M€
• Assainissement : 27.8 M€
• Gestion des déchets : 1.3 M€
• Infrastructures côtières : 2.5 M€
• Actions de pérennisation : 8.5 M€
• Contribution du Gouvernement Tunisien : 14.5 M€
• Imprévus : 5.2 M€

Prochain objectif pour les équipes du programme de dépollution du lac de Bizerte, la promotion de ce projet d’envergure à l’international. Selon Dhekra Gharbi, « il s’agit d’une manière de mettre en avant les mégaprojets lancés par la Tunisie. Il en va de l’image du pays ». Autre objectif, celui de la labellisation GIZC (Gestion Intégrée des Zones Côtières) du programme. La Tunisie est signataire de la convention GIZC mais elle ne l’a pas encore ratifié. Ce label pourrait permettre la valorisation de nombreux projets. Ce projet sera une chance de développer la région sur le plan économique et la création d’emplois durables. On peut notamment penser à une zone touristique basée sur l’éco-tourisme autour de ce joyeux environnemental que constitue le lac de Bizerte. Le tout est de savoir identifier des projets dits « bankable », d’où l’importance de l’implication de la société civile et notamment des jeunes.

Wissal Ayadi

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