Enquête : 40 divorces par jour en Tunisie, les spécialistes en expliquent les raisons

14-02-2020

En ce 14 février, les amoureux du monde entier fêtent l’amour. L’amour c’est ce sentiment fort et à première vue indéfectible qui lie deux êtres et ce, comme le dit le vieux dicton, pour le meilleur et pour le pire. En Tunisie, il semble que  le pire ait pris le dessus. Si certains iront au restaurant fêter leur amour, d’autres iront au tribunal pour conclure leur divorce. Afin de comprendre pourquoi en Tunisie on prononce 40 divorces par jour, GnetNews s’est adressé à des spécialistes et a recueilli plusieurs témoignages. Enquête sur le divorce à la Tunisienne.

Nous l’appellerons Meriem. Cette jeune maman de 33 ans a entamé une procédure de divorce par caprice il y a environ un an. Pourtant, en novembre 2018, sa vie bascule et elle a vécu l’enfer. Alors que Meriem et son mari s’étaient mis d’accord pour divorcer, il l’a accusé quelques semaines plus tard d’adultère. Mariem se retrouve condamnée à 3 mois de prison. Dès sa sortie, elle demande le divorce par caprice (Encha) et son mari pour faute (Dharar)… Les juges ont décidé de refuser la demande de son époux et donne raison à Mariem. Aujourd’hui elle se dit « enfin libre » ! Son divorce par caprice étant approuvée, elle dispose de la garde de son enfant et son mari lui verse une pension alimentaire. Elle essaye aujourd’hui, de reprendre une vie normale…

Mariem est un cas parmi d’autres. La Tunisie est classée au quatrième rang mondial en termes de divorce et en première place dans le monde arabe. Pour l’année 2017/2018, 16750 affaires de divorce ont été prononcées, soit environ 40 par jour. Un chiffre qui fait froid dans le dos. Les Tunisiens ne seraient-ils plus heureux en couple ? Quand d’antan, le divorce était mal vu de point de vue sociétal (3ib), aujourd’hui, il semble se normaliser et devient presque un phénomène de mode.

A l’amiable, par caprice ou pour faute…comment divorce-t-on en Tunisie ?
La première étape de notre enquête a été d’analyser les chiffres du divorce en Tunisie. Pour cela, nous nous sommes adressés au ministère de la Justice afin de collecter quelques statistiques. Pour la période 2018/2019, ce sont les hommes qui sont le plus à l’origine des demandes de divorce. En effet, 9963 demandes pour la gente masculine contre 6787 demandes pour les femmes. 

En Tunisie, il existe trois modes de divorce. A l’amiable, par caprice ou pour faute. Arrivent en tête les divorces par caprice (8312 affaires). Il s’agit d’une procédure faite à la demande de l’un des conjoint et ne demande aucune justification, même si l’autre n’est pas d’accord. En seconde position, viennent les séparations à l’amiable (6780) et enfin pour faute avec 1658 dossiers. « Ces derniers sont plus rares, car la procédure et longue et fastidieuse et la faute est difficile à prouver », nous explique Me Inès Haddad, avocate au barreau de Bizerte. Elle ajoute que de plus en plus de couples choisissent de divorcer à l’amiable car l’instruction est beaucoup plus rapide (6 mois environ contre 1 à 2 ans pour les autres procédures).

C’est le cas de Ahmed 47 ans. Il a été marié pendant 10 ans. « Il n’y avait plus d’entente entre nous. Nous avons vécu comme des colocataires durant un an et demi », nous dit-il. Il explique que pour lui, il était inconcevable de divorcer et ce pour le bien de leurs deux enfants. Jusqu’au jour, où il a reçu une convocation au tribunal, pour une audience de divorce faite à la demande de son épouse. « J’ai mis du temps à réaliser ce qu’il m’arrivait ». Au terme de 6 mois d’aller-retour au tribunal, le divorce a été enfin prononcé. « Je lui ai laissé la maison et tout ce qu’il y a dedans. Je la paye encore aujourd’hui et chaque mois, je verse une pension alimentaire de 350dt ». Ahmed est, quant à lui, retourné vivre chez ses parents. 

Du point de vue sociologique : la normalisation de phénomènes pathologiques
Du temps de nos grands-parents, le mariage était considéré comme l’aboutissement de la vie d’une jeune fille et d’un jeune homme. L’opportunité de former une famille et de voir grandir ses enfants ensemble pour le meilleur et pour le pire. A l’époque, la religion était pour beaucoup dans la durabilité d’un couple… Même si l’Islam autorise le divorce, l’image d’un homme et surtout d’une femme divorcée était difficile à assumer.

Pour comprendre les mutations sociologiques qu’a subies le mariage, nous avons fait appel à l’analyse du chercheur en sociologie Tarek Belhadj Mohamed. « Avant, le mariage était un projet de vie, aujourd’hui c’est devenu un passage de vie ». Le sociologue compare l’institution du mariage à une entreprise. « Quand un couple se marie de nos jours, c’est comme deux actionnaires qui se mettent d’accord pour monter une entreprise. Le contrat qui les unit n’est plus symbolique mais matériel », nous explique-t-il.

En effet, dans une société ou l’individualisme est de plus en plus présent, le rapport à l’argent et aux biens matériels prévaut sur les sentiments. D’après l’institut National de la Statistique, les problèmes financiers sont la première cause de divorce en Tunisie. Nous avons rencontré Safa, maman de deux filles, sans emploi et fraîchement divorcée. C’est sans complexe qu’elle nous explique qu’elle a décidé de se séparer à cause de la situation financière de son époux. « J’ai été habituée a vivre dans un niveau de vie élevé. Le travail de mon ex-mari ne me permettait pas de vivre la vie que je voulais. Alors j’ai décidé de le quitter. Nous avons divorcé à l’amiable ». Issue d’une famille aisée, elle est retournée vivre chez ses parents. « Maintenant je voyage et je profite de la vie grâce au soutien financier de mes parents », ajoute-t-elle.

« Les attentes vis-à-vis de l’image sociale ont changé », ajoute Mr Belhadj Mohamed. Si dans l’imaginaire collectif, l’image sacrée du mariage demeure dans les sentiments, l’amour et la passion… pour les Tunisiens, il semble que ces fondamentaux aient laissé place à ce que qualifie le sociologue « la réalisation des rêves par autrui ». Autrement dit, il s’agit de se mettre en couple avec un « bon parti » afin de garantir son avenir matériel et financier.

« Cette garantie est aussi une assurance juridique en cas de divorce », précise Tarek Balhadj Mohamed. A cet égard, la loi dans les divorces est, à l’avantage de l’épouse… Ainsi en cas de divorce, elle s’assure d’une pension alimentaire correcte.

Sexualité, cause fréquente de séparation
La sexualité est également un sujet souvent abordé dans les tribunaux tunisiens. Il s’agit de l’une des causes les plus fréquentes de divorce. Afin de nous éclairer sur ce sujet, Gnetnews a fait appel à Anas Laouini, sexologue clinicien à Tunis. Il explique que « la sexualité est le point axial de la relation homme/femme. La non-satisfaction sexuelle que ce soit chez l’homme ou la femme peut conduire à la destruction couple et parfois au divorce ». Dans son cabinet, Anas Laouini reçoit de plus en plus de couple en détresse. « Les relations sexuelles sont relevées de plus en plus dans les cas de divorce. Dans 60% des cas, il s’agit de dysfonctionnement érectile ». Toujours d’après le sexologue, du côté de la gente féminine, ces problèmes se traduisent par l’abstinence sexuelle ou la baisse de désir, souvent mal comprises par les hommes, qui de ce fait n’hésitent pas à demander le divorce. « Il s’agit en quelques sorte d’une forme d’égoïsme », affirme Anas Laouini.

Des situations qui mènent dans beaucoup de cas à l’adultère. A cet égard, les réseaux sociaux sont, de nos jours, devenus une cause de séparation, étant un espace propice aux rencontres extra conjugales. Certains demandent même le divorce pour « adultère virtuel ». 

Problèmes sociaux, physiques, sexuels, différence d’âge des époux, niveau d’éducation et de milieu social, consommation d’alcool ou encore violences conjugales, sont aussi des facteurs de rupture.

Les Tunisiens et les Tunisiennes se retrouvent aujourd’hui de plus en plus en crise dans leur relation de couple. Sans doute à cause d’une sorte de schizophrénie penchant d’une part dans une attitude conservatrice et d’autre part dans une attitude libérée…

Wissal Ayadi

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