La Tunisie, une décennie après la révolution : Les raisons de la débâcle !

12-01-2021

La Tunisie fête en ce 14 janvier 2021 le dixième anniversaire de la révolution, ayant marqué la chute de l’ancien régime, après 23 ans de règne. Une décennie au cours de laquelle, le pays a tenté de mettre en route un processus de transition démocratique, qui l’a fait passer de l’ère de l’autoritarisme et du parti unique, à celle du multipartisme, d’institutions démocratiquement élues, et de la liberté d’expression. Un changement brusque et global. Le sentiment dominant à cette date est que ce vent liberté ne pourrait être que salvateur, et compenser les 11 millions de Tunisiens de tant de privations. Sauf, qu’une décennie après, l’espoir né de la révolution a laissé la place à la désespérance, la déception et l’abattement. Pourtant, la Tunisie avait tout pour réussir, et se reconstruire.

Dix ans après, quel bilan ?

Le pays est encore au stade de démocratie naissante, voire d’un projet démocratique inachevé. L’expérience tunisienne, dont la principale force est qu’elle est restée pacifique, émaillée par des élections libres et transparentes, une alternance pacifique et civilisée au pouvoir… a du plomb dans l’aile et peine à se consolider et à se raffermir. Et pour cause, cette force qui suscite une admiration planétaire dans une région réfractaire à la démocratie, et plongée dans les guerres et les conflits armés, semble avoir été dans le viseur des ennemis de la transition pacifique. Le pays a failli basculer dans l’insécurité et l’instabilité, frappé qu’il était par une vague d’attaques terroristes sans précédent : assassinats politiques, attentats terroristes meurtriers…une offensive, que les appareils sécuritaire et militaire, appuyés par les gouvernements qui se sont succédé et en parfaite symbiose avec le peuple, ont affronté avec bravoure et détermination…sous le signe de la guerre contre le terrorisme, laquelle est de longue haleine et est encore d’actualité face à des menaces persistantes.

Au volet politique, les partis qui mènent le jeu politique, dans leurs différents courants idéologiques et de pensée, ont plus que déçu. Des grands partis qui étaient respectés et mobilisateurs après le 14 janvier, pour avoir combattu la dictature, menés, qu’ils étaient, par des leaders charismatiques et historiques, PDP, Ettakatol, le CPR…ont carrément disparu avec quelques tentatives de transformation pour certains…d’autres partis se sont constitués, pour enfin se disloquer et se reconstituer avec de nouvelles figures et sous d’autres appellations. Dix ans après, le paysage partisan est affligeant. Les partis dits modernistes et progressistes, d’autres dits centristes et inscrits dans le legs réformateur tunisien et l’héritage de l’Etat d’indépendance n’ont pas réussi à s’unir, et à faire le contrepoids politique, plusieurs tentatives ont été vouées à l’échec, sacrifiées qu’elles étaient sur l’autel des égocentrismes.

Les partis eux-mêmes sont des entités fragiles et menacés de voler en éclats d’un moment à l’autre. Aucun parti n’est à l’abri des divisions, et du schisme…y compris le parti islamiste, qui cristallise toutes les hostilités, et qui sert d’alibi pour certains afin de justifier les malheurs de la Tunisie. Ennahdha que l’on disait fort et soudé, est traversé par de profondes divisions internes auxquelles, il ne sortira pas indemne. Avec ce paysage partisan effrité, on n’a réussi ni à installer un mode de gouvernance avec une majorité qui gouverne et une opposition qui s’oppose, ni une mode de gouvernance véritablement consensuel, avec un gouvernement d’union nationale. Le pays était pendant toutes ces années assis entre deux chaises, avec un climat miné par les querelles, les tiraillements et les tensions, et une succession record de gouvernements, neuf chefs du gouvernement se sont relayés à la Kasbah (Mohamed Ghannouchi, Feu Béji Caïd Essebsi, Hamadi Jebali, Ali Laâridh, Mehdi Jomaâ, Habib Essid, Youssef Chahed, Elyes Fakhfakh, et Hichem Mechichi, sans compter Habib Jemli candidat désigné, dont le gouvernement a été rejeté par l’Assemblée).

Le débat économique, un vœu pieux

Cette instabilité persistante est à l’origine de tous nos maux, et des difficultés socioéconomiques qui secouent le pays, et qui ne cessent de s’accumuler et de s’accentuer, entrainant une paupérisation rampante, une chute du pouvoir d’achat, une dégradation des finances publiques, des entreprises publiques et privées en situation d’extrême difficulté, sur fond d’une hausse de la dette sans précédent, faisant craindre les pires scénarios à la Tunisie.

Cette déliquescence économique et financière était prévisible, face à l’augmentation du train de vie de l’Etat et de ses dépenses, par rapport à l’amenuisement de ses ressources et recettes. Un état de fait qui s’explique, en partie, par la frénésie revendicative inextinguible qui a fait exploser la masse salariale, et l’absence de toute politique de développement, d’investissement et de relance économique…le débat économique prôné par différents gouvernements pour s’accorder sur les priorités et les questions de fonds en termes de réforme et de redressement des grands équilibres est resté un vœu pieux, en présence d’un paysage politico-social morcelé , où toute l’attention est focalisée sur les querelles politiciennes, le débat idéologique et identitaire, et des questions marginales, dont le commun des Tunisiens n’en a cure.

Délitement du tissu social

Les Tunisiens n’ont pas réussi préserver cet élan de solidarité et cet espoir né de la révolution. Ils ont échoué à construire un vivre ensemble et à converger tous vers un idéal commun. Le tissu social s’est délité peu à peu, le corporatisme, et l’esprit de corps, tout autant que les considérations partisanes, ont pris le dessus sur le bien commun et l’intérêt national. La montée des égoïsmes, le fait que la liberté soit confondue avec l’irresponsabilité, que la loi soit piétinée, que l’Etat qui est censé veiller à son application ait perdu de son autorité, ainsi qu’un manque de compétence au niveau de ceux qui gouvernent, et l’absence de dirigeants exemplaires et visionnaires, sont à l’origine de la débâcle.

Hélas, la liberté reconquise qui était censée nous propulser aux sommets, dans la mesure où elle était libératrice d’énergie, et d’initiative  nous a fait plonger dans les abysses de la médiocrité. Le pays a reculé sur tous les plans, et est en train de perdre le peu d’acquis qu’il a accumulés depuis l’indépendance. La révolution a mis les Tunisiens face à eux-mêmes, elle les a mis à l’épreuve de la liberté ; celle qui est une arme à double-tranchant. Elle peut mener très loin si elle induit citoyenneté, patriotisme et responsabilité, et une parfaite compréhension de la notion des droits et des devoirs ; comme elle pourrait être source de chaos et de décadence, si elle donne lieu à l’irresponsabilité et à une certaine rébellion contre tout type d’ordre établi.

Même si une transition démocratique n’est jamais facile, les pays ayant connu des expériences analogues ont connu tout autant de déconvenues ; l’inquiétant dans le cas tunisien, c’est l’absence de prise de conscience de la gravité de la situation, et de toute disposition à tirer les enseignements de nos erreurs passées. Cette décennie devrait au moins nous faire gagner en maturité et nous faire retourner aux fondamentaux, ceux de l’engagement, et du travail bien fait, dans une Tunisie plurielle, qui devra abriter tous ses enfants, avec leurs différences. Personne n’a le droit de chasser l’autre, nos rapports devront être régis par le respect de la différence, et l’ouverture sur l’autre, tout cela autour d’un cadre civil et républicain, et d’un code moral entérinés par tous. C’est seulement ainsi que l’on pourra entamer cette deuxième décennie de l’histoire post-révolutionnaire dans la sérénité, et avec une réelle volonté d’amorcer un changement vers le mieux, de répondre aux revendications populaires de dignité et de justice  et de sauver la Tunisie, qui, plus est, en proie, à l’instar de la planète entière, d’une pandémie qui est en train de plomber ses forces.

H.J.