France, Italie, Chine, Russie…la concurrence est rude pour se partager la manne africaine

06-02-2024

L’Afrique, terre de compétition entre puissances mondiales, attire l’attention par ses richesses énergétiques, minières et son potentiel de développement.

La multiplication des conférences et autres sommets entre les puissances mondiales et l’Afrique reflètent l’évolution d’un jeu géo-politico-stratégique où l’enjeu africain est central.

Adnan Limam, professeur en relations internationale et Hamza Meddeb politologue et chercheur au Carnegie middle East Center nous livre leur analyse sur cette question.

« L’Afrique est exploitée car elle est exploitable »

L’Afrique est riche en ressources naturelles et représente 30 % des réserves mondiales en pétrole, gaz et minéraux. Plus de la moitié des exportations de nombreux pays en Afrique subsaharienne provient des ressources naturelles. Les réserves minérales constituent une large part des recettes gouvernementales dans la région et pourraient encore gagner en importance dans les pays où des découvertes récentes ont été réalisées, comme les gisements de pétrole et de gaz en Ouganda et en Tanzanie ou les larges réserves de minéraux stratégiques tel que le cobalt en République démocratique du Congo.

Ainsi, l’Afrique est un réservoir important au niveau des ressources énergétiques, minerais et autres matières premières, aiguisant ainsi l’appétit des grandes et moyennes puissances qui cherchent à profiter de ces ressources. « Aucune puissance industrielle ou autre ne peut se passer d’un approvisionnement régulier, continu et stable en matière premières et en énergie. Mais malheureusement l’Afrique en est encore à un stade de sous-développement et n’est pas encore capable de produire elle-même ses richesses en les transformant en produits finis et en les vendant au prix fort sur le marché international », affirme Adnan Limam, professeur en relations internationales.

De ce fait, l’Afrique attire les convoitises du reste du monde. « Les principales puissances veulent avoir des relations spéciales avec l’Afrique institutionnalisées dans le cadre de ces sommets », ajoute-t-il.

« Il faudrait imposer à ces partenaires qui ne peuvent pas faire sans l’Afrique certaines conditions comme soumettre la sortie de matière premières à un taux d’intégration en promouvant leur exploitation sur le continent de sorte qu’il y ait des industries de pointe qui peuvent être fondées, contribuant au développement du continent », poursuit Limam.

La Chine en Afrique

Le chercheur Hamza Meddeb souligne que la Chine a joué un rôle précoce en Afrique, axant sa présence sur l’exploitation des matières premières et des ressources rares, notamment le lithium essentiel à l’industrie électronique et des véhicules électriques.

« La Belt and Road Initiative ou Route de la Soie, a massifié cette présence, créant des partenariats et finançant des projets en échange d’un accès aux matières premières. L’Afrique devient un acteur majeur dans la compétition mondiale de la transition énergétique », nous dit-il.

De son côté Adnan Limam, rappelle que les relations entre la Chine et l’Afrique sont caractérisées par l’auto-obligation chinoise de ne pas s’ingérer dans les affaires internes des pays africains en fondant une relation de partenariats économiques profitables aux deux parties.

« La Chine est en train de gagner du terrain. Les besoins de la Chine sont énormes et presque sans limites. De plus, la Chine a de l’argent contrairement à la plupart des Etats européens, ayant ainsi les moyens de ses ambitions et ce partenariat Chine/Afrique tend à se développer davantage », souligne Limam.

Le déclin des puissances coloniales en Afrique

Face à la montée en puissance chinoise, les anciennes puissances coloniales comme la France réorientent leur approche. Les initiatives telles que le sommet « France et Afrique » initié par le président français Emmanuel Macron, délaissant l’ancienne notion de « Françafrique », ou récemment le sommet Italie/Afrique, marquent une transition et une nouvelle forme de diplomatie.

« Ces pays comprennent la nécessité de renouveler les modèles de coopération. C’est une nouvelle manière de faire de la diplomatie. Dans la compétition à laquelle s’adonnent les puissances, ces sommets permettent de montrer la capacité de chacun à recevoir les dirigeants africains en donnant le sentiment d’avoir une stratégie co-construite avec les pays Africains », relève Meddeb.

Adnan Limam indique également que les relations entre l’Afrique et les puissances mondiales doivent faire l’objet d’une typologie, dans laquelle chacun à son intérêt. Par exemple, il affirme que les relations entre la France et l’Afrique relèvent d’un modèle de prédation des ressources des pays africains de la zone francophone.

« Ce modèle se base sur l’avènement d’une classe politique ultra corrompue qui doit sa place au pouvoir à la France pour que cette dernière puisse tenir en respect les peuples et lui ouvrir la voie pour exercer de la pire manière une prédation systématique des richesses du pays concerné, tout en prévoyant des moyens de pressions décisifs contre les présidents de ces pays en actionnant la carte des droits de l’homme et de la corruption. Le jour où les peuples remettent en cause ce modèle, la France menace d’une intervention militaire comme cela a été le cas au Niger ou en Côte d’Ivoire. Ce modèle perdure dans plusieurs pays africains comme au Sénégal ou en Côte d’Ivoire. Il est à l’inverse fortement remis en cause par un groupe d’Etat rebelles comme le Mali, le Burkina, la Guinée et dernièrement le Niger », explique-t-il.

La Russie et la sécurité en Afrique

Autre modèle de coopération émergent en Afrique, celui qui s’opère avec la Russie. Le professeur Adnan Limam souligne le rôle sécuritaire et militaire de la Russie en Afrique, intervenant, selon lui, là où la France est contestée. « La Russie s’oppose au terrorisme djihadiste en Afrique, créé, selon certains observateurs, par les occidentaux et notamment la France, pour justifier leur intervention. Les accords entre les gouvernements africains et le groupe Wagner financé par la Russie renforcent la présence stratégique de Moscou, établissant des partenariats économiques, financiers et géostratégiques », souligne Limam.

Hamza Meddeb quant à lui indique que la concurrence que présente la Russie s’apparente plus à du parasitage avec une présence sécuritaire qui vise à épauler les régimes africains qui sont en froid avec la France notamment. Cette présence assurerait également à la Russie une pression vis-à-vis des puissances européennes. « Mettre un pied au Sahel résulte aussi de mettre un pied sur les routes migratoires et avoir une capacité à déstabiliser l’Europe ».

L’Afrique se pose donc comme un terrain clé dans le jeu de puissance mondial. La multiplication des conférences démontre de la naissance d’une nouvelle forme de diplomatie où chaque pays cherche son intérêt. Face à une concurrence féroce, les anciennes puissances coloniales cherchent à renouveler leurs approches, tandis que la Chine et la Russie exploitent chacune leurs atouts pour consolider leur présence en Afrique. La diversité des modèles de coopération souligne les défis et opportunités auxquels l’Afrique est confrontée dans cette nouvelle ère géopolitique. Encore faut-il que les dirigeants africains sachent saisir cette opportunité en unifiant leurs voix afin de contribuer à un développement profitable à tous les citoyens du continent.

Wissal Ayadi