Tunisie/ Maternité de Bizerte : Une situation chaotique, 5ans après sa fermeture et des travaux de rénovation qui s’éternisent
Voilà bientôt 5 ans que la maternité de Bizerte a été fermée. En cause, des travaux de réhabilitation qui s’éternisent, sur fond de mauvaise gestion du chantier. Le projet a pourtant été pensé dès 2014, pour un démarrage des travaux en 2017 , lesquels perdurent jusqu’à aujourd’hui.
Ce sont ces mêmes travaux qui ont conduit à l’effondrement d’un toit au dessus d’une pouponnière en 2019, poussant tout le personnel et les services de la maternité à s’installer dans les murs de l’hôpital régional Habib Bouguetfa, dans des conditions déplorables.
Gnetnews a enquêté auprès des autorités et des principaux concernés à savoir le personnel de la maternité.
Un projet pourtant ambitieux au départ…
« Cela fait des années que ce sujet traîne. Nous au niveau de l’unité d’obstétrique installée provisoirement à l’hôpital Habib Bouguetfa, nous commençons vraiment a saturer. La situation n’est plus tenable tant au niveau des patients que du personnel médical ». Ce sont les premiers mots du chef de service de gynécologie de la maternité de Bizerte, le Dr Mechaal Mourali, lors de notre interview.
Il explique qu’en 2014, au moment de sa prise de fonction, il était déjà question d’un projet de rénovation et de mise a niveau. Mais en réalité, il ne s’agissait que de travaux d’entretien. « Nous avons alors saisi cette occasion pour demander une rénovation plus importante de la maternité afin de rajouter des services comme une unité de procréation médicalement assistée (PMA), un service de réanimation classique et néo-natale pour avoir une maternité moderne. Il s’agissait de profiter des travaux pour repenser complètement la maternité. J’ai pu obtenir la réhabilitation du bloc et la mise en place d’une réanimation…mais pas plus », nous confie le Dr Mourali.
Ce n’est finalement qu’en 2017, que les autorités compétentes ont fait appel à plusieurs entrepreneurs différents pour intervenir. Ainsi, ce qui devait être une réhabilitation, s’est finalement transformé en de petits travaux de maintenance basiques, avec des professionnels étrangers aux besoins spécifiques d’un établissement hospitalier. « Le gouvernorat et le ministère de l’Equipement nous ont dit que nous demandions trop de choses malgré le feu vert du ministère de la Santé pour la création d’une maternité de 3ème génération, rejetant systématiquement la faute sur nous pour le retard des travaux », ajoute le médecin.
Ainsi, les travaux ont continué, jusqu’en 2019, où une catastrophe est survenue à la maternité. En effet, en avril 2019, une section du toit de la pouponnière s’est effondrée. Le directeur de l’hôpital avait alors confirmé qu’aucun nourrisson n’était présent dans la salle au moment de l’accident, attribuant cet effondrement à des travaux de réparation en cours sur le bâtiment.

Depuis cet incident, les services de la maternité ont été délocalisés à l’hôpital régional Habib Bouguetfa où les conditions de travail sont très difficiles. « Cela fait 4 ans que nous sommes sortis du bâtiment et les travaux ne sont toujours pas finis. Alors que si nous avions réfléchi à la base à un projet global de réhabilitation, tout cela ne serait pas arrivé et les travaux seraient déjà terminés », déplore le Dr Mourali.
« On aura passer plusieurs années à faire des travaux pour finalement retrouver la maternité dans le même état qu’elle était en 2014. Il n’y aura aucune différence en termes de services ou de rentabilité », souligne-t-il.
Un nouvel appel d’offre dans un mois
Afin de comprendre au mieux les blocages de ce dossier, nous nous sommes adressés au gouvernorat de Bizerte. Selon les dernières informations qui nous ont été communiquées par l’attaché de presse, il a été décidé l’annulation des contrats des différents opérateurs qui agissent sur le chantier. L’objectif étant de lancer un appel d’offre auprès d’un entrepreneur unique qui prendra en charge les travaux en conformité avec le cahier de charges émis par le ministère de la Santé.
Cette décision a été prise et annoncée, il y a quelques semaines par la directrice régionale du ministère de l’équipement de Bizerte, Omezzine Tamni. « Cet appel d’offre sera lancé d’ici un mois maximum », nous a confié l’attaché de presse.
Des conditions de travail qui ne sont plus tenables!
« Ce qui est bien avec les Tunisiens, c’est que c’est un peuple résilient », ironise le Dr Mourali. Dans ce sens il explique que les conditions de travail sont aujourd’hui très difficiles à tenir et que le « système D » est leur quotidien. Depuis 2019, la maternité a déménagé dans les locaux de l’hôpital régional Habib Bouguetfa.
« Il a fallu aménager la maternité en prenant des m2 dans chaque services de l’hôpital », précise le gynécologue. Ainsi, une partie du services de consultations à été transformé en salle post-partum, l’ancien bloc ORL et ophtalmologie a été transformé en salle de travail, l’ancienne réanimation est devenu le service gynécologie, dans une partie du service de chirurgie a été aménagé en salle de réanimation, un bloc sceptique est devenu le bloc de gynécologie et le bureau du chef de service se trouve en plein milieu de l’unité de gastro-entérologie.

Nous avons également pris contact avec une patiente qui a accouché récemment dans des conditions très chaotiques. C’est sous couvert d’anonymat qu’elle a bien voulu témoigner. « La salle dans laquelle j’ai accouché ne ressemblait aucunement à une salle d’accouchement. C’était très vétuste et les infirmières n’étaient pas très cordiales avec moi. Mais je ne peux pas leur en vouloir car leurs conditions de travail sont catastrophiques. Elles font ce qu’elles peuvent avec les moyens du bord. Une fois l’accouchement terminé, je me suis retrouvée dans une salle avec 4 autres femmes et seulement 3 lits. Nous étions obligées de partager un lit à deux », nous raconte-t-elle.
« Nous sommes connus pour nos frasques, mais jamais pour nos exploits malheureusement », lance le Dr Mourali. Dans ce sens, il indique que le service de gynécologie-obstétrique de Bizerte intervient sur des cas de chirurgie très pointus et qui sont réalisés dans très peu d’établissements. « Nous avons une équipe de pointe pour soigner le cancer du sein mais personne ne le sait, ni n’en parle », nous dit-il amèrement.
C’est donc un véritable appel que lance le Dr Mourali auprès des autorités compétentes afin d’accélérer l’achèvement des travaux. Pour le moment aucun calendrier n’a été donné quant au redémarrage du chantier et la réouverture de la maternité.
Pour alerter sur la situation, des membres de la société civile bizertine nous ont confié vouloir organiser une campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux afin que le président Kaïs Saïed vienne visiter la maternité lors de son déplacement à Bizerte à l’occasion de la Fête de l’Evacuation, ce dimanche 15 octobre.
L’exemple de la maternité de Bizerte montre également le délabrement du secteur de la santé en Tunisie qui fait face à de plus en plus de difficultés, poussant la jeune génération de médecins à émigrer vers l’étranger et mettant en péril l’autonomie sanitaire du pays.
Wissal Ayadi