Rejet massif de la présidentielle du 12 décembre par la jeunesse algérienne

09-12-2019

AFP – « Ce n’est pas un fossé qui s’est creusé entre les fossiles du pouvoir et les jeunes, c’est un cratère », lance Lyes, 22 ans, enveloppé dans le drapeau algérien lors d’une marche des étudiants.

Le rejet massif de la présidentielle du 12 décembre en Algérie révèle l’écart vertigineux séparant une jeunesse au coeur de la contestation, avide de démocratie et de liberté, et un pouvoir sourd qui veut se régénérer à travers d’anciens partisans du président déchu Abdelaziz Bouteflika, 82 ans.

Dans ce pays, plus de la moitié de la population a moins de 30 ans, alors que les dirigeants sont tous âgés, à l’instar du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, 79 ans, et du président par intérim Abdelkader Bensalah, 78 ans.

« Les dinosaures » au « pouvoir depuis l’indépendance nous ont dégoûtés de la politique », affirme Lyes, étudiant en géologie à Alger, reconnaissant que les jeunes ne s’intéressaient que peu au sujet avant le déclenchement fin février du « Hirak », le mouvement de contestation populaire.

Preuve en est: la plupart de ses camarades ne sont même pas inscrits sur les listes électorales, dit-il.
Autour de lui, ses amis acquiescent. Ils descendent dans la rue chaque mardi depuis plus de neuf mois pour réclamer la fin du « système », au pouvoir depuis l’indépendance en 1962.

A chaque fois, c’est le même rituel: ils apportent leurs drapeaux aux couleurs de l’Algérie –vert et blanc, frappé au milieu d’une étoile et d’un croissant rouges– qu’ils portent comme une cape ou ceint autour de la taille.

Afin d’exprimer « la fierté retrouvée d’être Algériens », comme l’explique Soumia, une étudiante de 22 ans.

La « touche finale », c’est la pancarte sur laquelle ils écrivent leurs revendications pour une « nouvelle Algérie libre, démocratique et sociale ».

Les dirigeants sont devenus la cible privilégiée des slogans des étudiants lors des manifestations.
Quand on le leur demande, les jeunes Algériens aspirent à vivre plus librement, étudier dans de bonnes conditions, trouver un emploi non précaire, avoir un pouvoir d’achat décent, être pris en considération, profiter de vrais loisirs au lieu de végéter dans la rue.

Mais ces aspirations sont ignorées par un pouvoir aux mains de gérontes, accusent des jeunes interrogés par l’AFP, qu’ils soient étudiants, diplômés avec des emplois précaires ou chômeurs.

« Avant, on avait peur de parler et de s’exprimer mais les choses ont changé depuis le +Hirak+ », estime Hanya Assala Abdedaim, étudiante de 24 ans.

« J’ai grandi avec le +Hirak+ », raconte Asma, 21 ans, qui a troqué ses belles chaussures contre une paire de basket pour battre le pavé lors des manifestations antirégime et « mettre certains vieux qui nous gouvernent au musée des Antiquités ».

Jamais le fossé n’a paru si grand entre une jeunesse qui désire une « autre Algérie » et une génération qui s’accroche au pouvoir.

La transition voulue « en Algérie n’est pas seulement une transition politique, mais aussi une transition générationnelle », analyse le sociologue Nacer Djabi.

Mais si le conflit générationnel existe, certains jeunes eux-mêmes estiment que les raisons de la crise actuelle ne se réduisent pas à ce seul paramètre.

Constatant que toutes les générations sont massivement présentes dans la contestation, Mohamed Lamine Harhad, 22 ans, étudiant, dit ne pas avoir « de problème avec les +vieux+ mais avec les vieilles idées ».

Pour lui, il est nécessaire d’avoir un « nouveau système basé sur la démocratie, pour une Algérie qui encourage les jeunes sans négliger » les anciens « qui ont de l’expérience ».

Un avis partagé par Lamnaouar Hamamouche, étudiant en sociologie à Béjaïa, à l’est d’Alger, pour qui « le fossé, ce n’est pas la différence d’âge mais la vision des choses ».

Lamnaouar craint une accentuation de la crise et une consolidation du pouvoir, mais il est persuadé que les jeunes « ne vont pas lâcher ».

Nombre d’entre eux s’attendent à une abstention massive lors de la présidentielle de jeudi.

Pour la sociologue Yamina Rahou, chercheuse au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle d’Oran, « au-delà de l’âge, c’est un problème politique entre une population majoritairement jeune qui aspire à un Etat moderne, un Etat de droit, et ceux qui se sont appropriés l’Etat pour assujettir les Algériennes et les Algériens ».

La campagne électorale pour la présidentielle prévue jeudi en Algérie, afin de remplacer l’ex-président déchu Abdelaziz Bouteflika, a pris fin dimanche après trois semaines marquées par un rejet massif du scrutin par la population.

Les cinq prétendants ont eu le plus grand mal à faire passer leur message face au « Hirak », le mouvement de contestation qui ébranle l’Algérie depuis le 22 février, au point qu’il est difficile de désigner un favori.

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