Tunisie : Pauvreté, abandon scolaire, héritage culturel….derrière le travail des enfants

29-11-2021

Près de 25% des enfants en Tunisie, vivent sous le seuil de la pauvreté durant la période post-covid-19 (2021). Comparé à l’année 2019, où  la pauvreté infantile était de 19%, ce chiffre augmente sans cesse, et ce fléau continue à évoluer engendrant ainsi l’explosion de l’exploitation des mineurs.

En 2020, ils étaient 215 700 enfants âgés entre 5 et 17 ans à travailler illégalement. Pour les 16/17 ans, 20,7% d’entre eux travaillent en tant que saisonniers ou à long terme, et font des travaux jugés dangereux par l’UNICEF.

Ces enfants dont la plupart sont déscolarisés tôt, sont contraints à la mendicité, deviennent des domestiques, ouvriers, et sont souvent exposés à l’exploitation physique et sexuelle, par des employeurs intéressés par une main d’œuvre à bas prix…

Les causes derrière ce fléau 

La première cause du travail des enfants est la pauvreté. En effet,  pour survivre et subvenir à leurs besoins, les familles vivant dans la précarité, obligent leurs enfants à les aider financièrement, en les exploitant économiquement.

Les statistiques sur l’exploitation des mineurs, publiées par l’Observatoire d’Information, de Formation, de Documentation et d’Etudes pour la Protection des Droits de l’Enfant, en 2019 ont montré que la majorité des enfants travaillent en tant qu’ouvriers agricoles. Sans oublier, les mineurs qui sombrent dans la mendicité, les fillettes qu’on fait travailler en tant que domestiques de maison, les garçons en tant qu’aides aux artisans, mécaniciens, ou encore ceux qui travaillent dans le transport de la marchandise et le commerce.

C’est ce que nous a expliqué Dr.Moez Cherif, chirurgien pédiatre et président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant, dans un entretien accordé à Gnetnews.

Selon lui, il existe un autre facteur qui a contribué à la prolifération de l’exploitation économique des enfants ; c’est l’abandon scolaire qui a touché près de 100 000 élèves par an, durant la dernière décennie. Au total, ils sont un  million d’enfants à avoir quitté l’école, depuis la révolution.  « Sachant que d’après la législation tunisienne, une formation professionnelle n’est accessible qu’à partir de l’âge de 14 ans, ces mômes n’ont pas d’autres choix que de s’employer via les circuits illégaux ».

Ce constat a été également confirmé, lors d’une conférence organisée récemment sur « la stratégie nationale multisectorielle pour le développement de la petite enfance ». A cet effet, la ministre de la femme, de l’enfance et des séniors, a dévoilé que des études ont montré que la délinquance juvénile en Tunisie, est plus prépondérante chez les enfants n’ayant pas fréquenté un établissement préscolaire. Ils sont seulement 15% à aller dans une école maternelle à Siliana, Tataouine, Kasserine et Mahdia. 25% à l’Ariana, et 50% à Monastir, Sfax, et Tozeur.

Par ailleurs, Dr.Cherif a aussi évoqué un héritage culturel ancré dans notre société, celui de vouloir sauver son enfant de la délinquance, en lui inculquant un métier, mais par le biais des voies clandestines.

« Une fois l’enfant rate ses études à l’école, certains parents font appel à un artisan du quartier pour l’initier à  un métier. Leurs familles, les envoient dans des restaurants pour laver la vaisselle, ou encore chez un menuisier, forgeron…Sans se rendre compte, qu’ils les exposent aux dangers de l’exploitation  physique et mentale, en s’adonnant à des tâches inadaptées à leurs capacités, à cet âge  ».

Par ailleurs,  les enfants non scolarisés sont vite absorbés par l’économie parallèle. « Les commerçants ambulants leur consacrent les tâches les plus pénibles et les plus dangereuses, comme transporter un poids important de marchandise, surveiller la survenue de la police, l’exposition à des matières toxiques… », a ajouté le président de l’association tunisienne de la défense des droits de l’enfant.

Un cercle vicieux…

D’après Dr.Moez Cherif, les effets intellectuels et physiques du travail des mineurs sont innombrables. Le fait qu’ils soient introduits dans des milieux non sécurisés à un âge précoce, qui ne leur garantit ni nourriture saine pour leur croissance ni les moyens pour développer leurs capacités intellectuelles, ne leur donne pas beaucoup de possibilités dans l’avenir.

« Les fillettes à cet âge, étant des aides ménagères, sont exposées aux produits de nettoyage chimiques, toxiques et nocifs à leur santé. Les garçons également qui travaillent dans le mécanique, la peinture, ou même en tant que vendeurs ambulants…Leurs organismes en phase de croissance va-t-être détérioré ».

 N’étant plus aptes à travailler à l’âge adulte à cause des défaillances mentales et physiques, et n’ayant aucun diplôme, ces personnes seront attirées par la criminalité, vu que c’est un gagne-pain qui n’exige aucune compétence. D’autres, se trouveront encore une fois exploités ou pris au piège par des groupes extrémistes, nous dévoile le pédiatre.

Que dit la législation tunisienne ?

D’après Dr.Cherif, la contradiction et la multiplication des lois tunisiennes concernant la traite des enfants, et le travail des mineurs ont fait que plusieurs personnes impliquées dans l’exploitation économique des enfants, échappent à la justice.

L’article 56 autorise le travail de 2h pour les âgés de 16 à 18 ans, à condition qu’ils mènent des travaux légers qui ne nuisent pas à leur santé physique et développement mental. Le code du travail quant à lui, a abaissé l’âge d’admission des enfants au travail à 13 ans dans les travaux agricoles légers non nuisibles à la santé et au développement normal des enfants et ne portant pas préjudice à leur assiduité et aptitude scolaire

Par ailleurs, la loi sur la traite des humains punit ce crime, de dix ans d’emprisonnement et d’une amende de 50 000 dinars, pourtant certains juges, choisissent de ne pas les appliquer. «La plupart adoptent une approche protectrice vis-à-vis des parents responsables, et essaient par tous les moyens de ne pas les incarcérer, pour ne pas priver les enfants de leurs tuteurs », nous indique le président de l’association nationale de défense des droits de l’enfant.

Selon lui, l’impunité est la cause principale de l’explosion de ce fléau en Tunisie.

Emna bhira