Tunisie : Sous-analysée, la révolution divise au lieu de fédérer !

23-01-2019

Deux principales thèses se dégagent, lors de cette date anniversaire, pour expliquer les déconvenues ayant émaillé le processus révolutionnaire, empêchant la révolution de la liberté et de la dignité de parachever ses objectifs, et de réponde aux  principales revendications qui en ont été à l’origine : la première est de dire que huit ans est une période courte dans l’histoire des révolutions ; que le passage du despotisme à la démocratie ne se fait pas par un claquement de doigts ; et que les périodes transitoires sont connues pour générer des difficultés, des régressions, des affrontements entre l’ancien et le nouveau. Une analyse dont les auteurs étayent par des exemples des révolutions française, bolchévique, etc. et les transitions survenues dans différentes parties du monde, à l'instar de celles engagées dans les pays de l’Europe de l’Est dans la foulée de la dislocation de l’ex-URSS.

La seconde impute les achoppements et échecs, aux politiques menées et aux choix socioéconomiques, qui n’ont pas permis de répondre aux revendications brandies il y a huit ans en termes de justice sociale, de lutte contre les disparités régionales, de chômage, de précarité et de pauvreté, et qui, plus est, ont favorisé le surendettement et la dépendance des institutions financières internationales, ce qui n’a fait qu’aggraver la crise.

D’aucuns optent pour les deux lectures à la fois pour justifier les revers essuyés, sur fond d’une unanimité autour des acquis rendus possibles par le 14 janvier, soit la liberté, le pluralisme et la démocratisation qui reste à consolider, notamment par le parachèvement des instances constitutionnelles.

Ces analyses renferment, certes, quelques vérités, mais sont parcellaires et tronquées. La révolution tunisienne demeure sous-analysée, et sous-étudiée. Les politiques dont le discours est souvent orienté, et procédant d’une démarche partisane, sont ceux qui se prononcent le plus à son sujet, face à une absence totale de sociologues, anthropologues, politologues censés la disséquer, conformément à une lecture scientifique, impartiale et non-idéologisée. 

La démission des intellectuels a fait que la révolution se transforme en un instrument de clivage politique, et ses objectifs soient instrumentalisés, là où elle devrait être un événement fédérateur, à l’aboutissement duquel tout un chacun devra contribuer, étant entendu que l’œuvre de reconstruction requiert un effort collectif des politiques, des forces vives et du peuple.

Ce n’est ni par le discours lénifiant et la satisfaction béate, qui consistent à amplifier les acquis et à minorer les problèmes, en faisant miroiter que la situation va s’arranger avec le temps, ni par le rejet et le nihilisme, que l’on va parvenir à sortir de l’ornière.

La liberté ne vaut que par la responsabilité

La liberté, et la démocratie retrouvées, objet de tous les éloges, sont certes des acquis fondamentaux, sans lesquels on ne peut construire un projet national fort et viable. A condition qu’elles soient bien comprises, qu’elles induisent responsabilité, engagement, et cheminement collectif vers l’instauration d’un vivre ensemble où les mêmes règles et les mêmes lois s’appliquent à tous sur un pied d’égalité. Or, en Tunisie, on en est bien loin, et plus le temps passe, plus le désordre semble prendre le pas sur l’ordre. On n’a pas l’impression qu’on est en train de gagner en maturité, et de tirer les leçons, mais plutôt de reproduire les mêmes erreurs à même de nous faire revenir, à chaque  fois, à la case départ, et de mettre à mal l’ensemble du processus.

A l’approche de toute échéance électorale, ce sont les mêmes conflits idéologiques qui refont surface, et les mêmes affrontements dont tout le monde est las, qui sont livrés au détriment des problèmes de fonds, des questions socioéconomiques, des réformes urgentes et cruciales...

Depuis le 14 janvier 2011, on a persisté à être dans l’excès, la conflictualité et le rejet de l’autre. Les uns et les autres cherchent à semer la confusion dans les esprits, en faisant croire que les méchants sont d’un côté et les mauvais de l’autre, on n’a manqué de cohésion autour des sujets essentiels qui engagent l’intérêt du pays.

Tout cela, face à une classe politique novice dont la gouvernance et la compétence ne sont pas souvent son fort, et un peuple en mal d’encadrement, de repères, et dont le désabusement le pousse vers des comportements malvenus et préjudiciables à la collectivité nationale.

Le processus révolutionnaire ne pourrait produire des résultats, sans une société apaisée, et une classe politique responsable qui œuvre à cultiver les convergences plutôt que les divergences autour d’un projet socioéconomique salvateur.

Unique dans son enclenchement, et unique dans son cheminement, la révolution tunisienne pourrait être unique dans son aboutissement, et réussir, sans qu’on lui applique forcément les schémas classiques ayant marqué des expériences historiques analogues dans le monde.