La rue tunisienne condamne en chœur les accords de normalisation avec Israël

16-09-2020

Depuis tout temps, la Tunisie et notamment les Tunisiens ont défendu avec ferveur le peuple palestinien dans sa lutte contre Israël. On se souviendra notamment de ces Tunisiens qui sont allés au combat en Palestine pour contrer la création de l’Etat hébreu en 1948. Ou encore du raid de l’armée de l’air israélienne survenu le 1er octobre 1985 sur ordre du Premier ministre israélien de l’époque, Shimon Peres, contre le quartier-général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Hammam Chott. La fameuse opération « Jambe de bois ». Acte qui a été condamné par le conseil de sécurité des Nations Unies.

Ainsi, les accords de normalisation conclus ce mardi entre d’un côté les Emirats Arabes Unis, Bahreïn et Israël de l’autre ont sonné comme un coup de poignard, voire même comme une trahison. Pour le moment, aucun dirigeant politique tunisien n’a réagi face à cet accord, nous sommes donc allés à la rencontre du peuple. Ce peuple qui encore aujourd’hui montre son attachement à la cause palestinienne. Quelle est sa lecture de cet accord ? Quelle position la Tunisie devrait-elle prendre ? Sommes-nous en train d’assister à l’avènement d’un nouveau Moyen-Orient ? Les passants de l’Avenue Habib Bourguiba à Tunis ont bien voulu répondre à ces questions.

La plupart des citoyens tunisiens sont déçus de ces évolutions. Pour eux, cet accord est considéré comme une « haute trahison » de la cause palestinienne, et d’un peuple qu’il a toujours défendu, allant même jusqu’à remettre en cause l’existence même de la Ligue Arabe.

« Après cet accord de la honte, il est temps que la Ligue Arabe ferme ses portes ! La cause palestinienne est devenue le symbole de son échec », a commenté un passant indigné notamment face à l’indifférence des Etats arabes.

En effet, si l’Autorité palestinienne a condamné cet accord, elle n’a pas réussi à convaincre la Ligue Arabe d’en faire de même.

Donald Trump a même annoncé que d’autres pays, cinq selon lui, étaient aussi prêts à  suivre cette démarche.

Un autre passant qui dit avoir suivi cette affaire dans les médias, a insisté sur le fait que les positions et décisions menées par les gouvernements des Etats arabes ne reflètent pas l’opinion de leurs peuples.

« Plusieurs enjeux politiques, économiques et stratégiques se cachent derrière cette haute trahison », analyse-t-il en indiquant qu’il n’a, à cet égard, repéré aucune réaction officielle d’aucun pays arabe à ce sujet. Ils n’ont communiqué aucune  dénonciation de la normalisation des relations du Bahreïn et des Emirats avec Israël, déplore-t-il. 

« C’est normal, puisque l’entité sioniste détient tous les secteurs stratégiques, des médias, finances, économie… », a-t-il conclu.

De son côté la Tunisie s’est positionnée de façon neutre lors de la dernière réunion ministérielle de la Ligue Arabe envers le projet de résolution palestinien condamnant cette politique de normalisation. En effet, Kaïs Saïed a souligné qu’il ne voulait pas s’ingérer dans ce qu’il considère comme étant les affaire intérieures des pays. Pourtant, ce dernier, avait fait de la cause palestinienne un axe central de sa campagne électorale, il y a tout juste un an, allant même déclaré le soir de sa victoire, drapeau palestinien à la main, que tout acte de normalisation avec Israël serait considéré comme une trahison.

Un Tunisien avec qui nous discutons nous a rappelé que Kaïs Saïed avait reçu il y a une semaine, le ministre des Affaires étrangères du Bahreïn.  « Un acte qui pourrait traduire la normalisation implicite de la Tunisie avec Israël… », estime-t-il.

Il a expliqué que la cause palestinienne était l’argument électoral de Saïed, durant sa campagne pour la présidentielle. « Maintenant, on peut bien constater que ce n’était qu’un slogan levé pour séduire les tunisiens, sans pour autant aller jusqu’au bout…», a-t-il ajouté.

Concernant le projet de loi criminalisant la normalisation des relations avec Israël, il en est toujours à son état de projet. « Même la Tunisie fait partie des pays qui ont fait la sourde oreille. Alors que le projet de loi criminalisant la « normalisation des relations avec Israël » a été proposé au sein de l’assemblée des représentants du peuple (ARP), le parti islamiste a refusé de le voter. Seul le Front populaire a tenu à ce projet, le reste des députés ont détourné le regard, et ont préféré le reporter . Cette réaction explique tout », nous dit-il.

« Si on avait appliqué les recommandations du président Habib Bourguiba prononcé lors de son discours historique d’Ariha en 1966, on aurait pu éviter ce genre d’accords honteux… Les Arabes à ce moment-là, ont dû emprunter la voie du compromis et accepter la proposition des Nations Unies en vertu de laquelle la Palestine historique aurait dû être divisée en deux Etats voisins arabe et juif pour préserver la paix au Moyen-Orient », a analysé un autre passant qui n’est pas surpris de la démarche émiratie et bahreïnie.

C’est trop tard maintenant, la cause palestinienne est perdue d’avance, et cela depuis des années… », a conclu ce sexagénaire.

Cet accord rompt avec des décennies durant lesquelles il était inconcevable pour un pays arabe de reconnaître Israël sans un règlement de la question palestinienne. Pour rappel, seules l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994 avaient brisé ce tabou.

Reportage réalisé par Emna Bhira et Wissal Ayadi