L’infertilité en Tunisie : Ses dimensions médicales, psychiques et sociales
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’infertilité est définie comme l’incapacité d’un couple à concevoir après une année de rapports sexuels non protégés. Les chiffres varient, mais on estime généralement que 10 à 15% des couples dans le monde sont touchés par cette pathologie.
En Tunisie tout autant qu’ailleurs, l’infertilité est un sujet délicat, où les pressions sociales et culturelles peuvent accentuer les difficultés déjà éprouvantes pour les couples qui luttent pour concevoir. Cet article explore les multiples facettes de l’infertilité en Tunisie, mettant en lumière les défis auxquels sont confrontés à la fois sur le plan médical et psychologique grâce à l’expertise du Professeur Mechaal Mourali, Gynécologue et Chef du service obstétrique de la maternité de Bizerte et celle de Anas Laouini, Psychologue et sexologue à Tunis.
Les facteurs de l’infertilité
L’infertilité est un sujet éminemment d’actualité en raison d’une augmentation sensible du nombre de personnes souffrant d’infertilité à la fois en Tunisie, mais aussi dans le monde.
L’âge du mariage de plus en plus avancé est l’un des premiers facteurs d’infertilité. De plus en plus femmes se marient après l’âge de 30 ans, voire plus. « Il y a une vérité naturelle qui dit que qu’avec l’âge la fertilité, de la patiente femme notamment, diminue car les ovaires se vident à mesure des années de leurs follicules jusqu’à la ménopause. A partir de 40 ans, la dépression ovocytaire se fait de plus en plus importante », nous dit le Pr Mourali.

Les infections sexuellement transmissibles (IST) sont aussi une cause d’infertilité. Selon le Pr Mourali, la moyenne d’âge des premiers rapports sexuels en Tunisie se situe entre 16 et 17 ans. « Sachant que la moyenne d’âge pour le mariage est de 30 ans et que le réflexe de protection n’est pas toujours respecté, le risque d’IST augmente ». Chez la femme, ces IST peuvent provoquer des pathologies comme l’obstruction tubaire chez es femmes et l’affaiblissement de la quantité de spermatozoïdes produits chez l’homme.
Mais de nos jours, l’on parle de plus en plus de certains facteurs environnementaux qui peuvent avoir une incidence sur la fertilité, tant chez les hommes que chez les femmes. Ces influences peuvent provenir de l’exposition à des substances chimiques, à des toxines, à des conditions de vie, ou à d’autres éléments de l’environnement.Â
Certains produits chimiques, appelés perturbateurs endocriniens, peuvent interférer avec le fonctionnement normal du système hormonal. Cela peut entraîner des perturbations dans la régulation des hormones sexuelles, ce qui peut avoir des conséquences sur la fertilité.
Des études suggèrent également que la pollution atmosphérique peut être associée à des problèmes de fertilité. Les particules fines et les composés chimiques présents dans l’air peuvent avoir des effets néfastes sur la qualité du sperme et la santé reproductive des femmes.
Les conditions de vie stressantes, telles que le bruit excessif, la chaleur extrême ou des conditions de travail difficiles, peuvent également influencer la fertilité. Le stress peut avoir un impact sur les hormones impliquées dans la reproduction.
Un régime alimentaire déséquilibré, un excès de poids ou une insuffisance pondérale, ainsi qu’un niveau d’activité physique inadéquat, peuvent tous influencer la fertilité. Un mode de vie sain, comprenant une alimentation équilibrée et de l’exercice, est souvent recommandé pour optimiser la santé reproductive.
Le tabagisme et la consommation excessive d’alcool sont associés à des problèmes de fertilité chez les hommes et les femmes. Ces substances peuvent affecter la qualité du sperme, altérer la fonction ovarienne et augmenter les risques de complications pendant la grossesse.
« Certaines études ont montré que d’ici quelques décennies, l’on pourra observer une baisse sensible des grossesses et donc des naissances », relève le Pr Mechaal Mourali.
Infertilité du couple et non de l’un ou l’autre
Dans les centres de procréations médicalement assistés, appelés aussi PMA, les demandes ont explosé en Tunisie. « Nous savons une forte demande nationale mais aussi internationale car la Tunisie est à la pointe de la technologie en PMA », poursuit le médecin.
L’absence de chiffres et d’études ne permettent pas de déterminer si l’infertilité est plus présente chez les hommes ou chez les femmes en Tunisie. Or, le Dr Mourali déplore encore de nos jours une stigmatisation de la femme quand il s’agit d’infertilité. « Chacun dans le couple apporte sa part d’infertilité, on parle donc d’infertilité du couple. Au moment de l’analyse étiologique, il faudra chercher les causes chez les deux partenaires. Très souvent il faudra aider les deux personnes à travers des traitements », poursuit-il.
Traitements, insémination artificielle, FIV… Quelles sont les solutions ?
La première étape est la recherche étiologique qui permettra de déterminer les causes de l’infertilité. Ces recherches sont basées sur une série d’examens à la fois sur l’homme et la femme. « On peut dans un premier temps prodiguer des conseils pour une vie plus saine afin de donner une chance à la conception naturelle. Il s’agit de proposer d’arrêter le tabac, l’alcool, de traiter un éventuel diabète, etc… », nous explique le Pr Mourali.
Il est possible aussi de stimuler les ovaires par le biais d’injections et de procéder à des rapports sexuels à une date bien précise pour augmenter les chances de procréation naturelle.
Si cela s’avère sans résultat, l’étape d’après est le recours à l’insémination artificielle. Il s’agit de prendre de récolter le sperme et de l’injecter directement dans la cavité utérine.
« Si les problèmes persistent en raison de l’obstruction des trompes ou d’une très mauvaise qualité de spermatozoïdes par exemple, il est recommandé d’avoir recours à la fécondation In-Vitro (FIV) en recueillant des spermatozoïdes et des ovocytes en les injectant l’un dans l’autre en laboratoire afin de créer un embryon qui sera directement injecté dans l’utérus. Le taux de réussite pour la FIV est d’environ 30% », indique-t-il.Â
« L’escalade thérapeutique est proposée en fonctions des résultats des recherches étiologiques préalablement faites. Dans les cas les plus difficiles, il est possible de proposer d’amblée ma FIV », ajoute le Pr Mourali.
Si toutes ces méthodes ne donnent aucun résultat, il faudra alors parler de stérilité, pathologie pour laquelle il n’existe malheureusement aucun remède. « Certains couples essaient des dizaines de fois, voire plus…si cela ne marche pas, nous leur recommandons d’arrêter et d’accepter la stérilité », conclut le Pr Mechaal Mourali.
Que représente la procréation pour l’être humain ?
Avoir des enfants, du point de vue de l’inconscient intellectuel est une manière de lutter contre la mort, contre l’angoisse de mort. C’est une stratégie de défense naturelle et instinctuelle pour lutter contre la mort. « C’est le fait de se dire qu’il y a une descendance, une continuité de la vie et une transmission de son savoir et de sa culture », nous explique le psychologue et sexologue Anas Laouini.

Sur le plan émotionnel, avoir des enfants est une nouvelle création qui procure un sentiment de plaisir et d’admiration.
Enfin sur le plan social le fait d’avoir des enfants permet d’avoir un certain conformisme par rapport à la société, d’être en somme « comme tout le monde ». Les enfants sont aussi un support social quelque soient les aléas de la vie (divorce, adultère, trahison, mort…).
Les conséquences psychiques de l’infertilité
Ces éléments permettent de poser un diagnostic sur le mal qui peut ronger les personnes victimes d’infertilité. La première émotion ressentie est la tristesse profonde nous explique Anas Laouini. Cette tristesse découle de la perte de l’espoir de réaliser toutes les choses qui sont liées à la procréation mentionnée ci-dessus.
L’infertilité engendre également une perte importante de la confiance en soi. « Beaucoup de patients qui viennent consulter, surtout les femmes, considèrent qu’ils ne servent à rien se sentant inutiles vis-à -vis de la société et de leur propre vie. Certaines femmes vont même jusqu’à ne plus faire l’amour, réduisant les relations sexuelles au seul but d’avoir des enfants et non plus au plaisir », poursuit le psychologue.
Ainsi les femmes sont plus fragiles sur le plan psychologique que les hommes, considérant que le leur corps est une coquille vide. « Elles en viennent à se détester et à détester leur corps… ».
Tous ces éléments peuvent conduire à une dépression profonde avec un sentiment d’échec important.« Certains patients ne veulent plus évoluer dans leur carrière professionnelle ou arrêtent de travailler, d’autres ne veulent pas acheter de bien immobilier considérant qu’ils n’ont pas de descendance à qui le léguer par la suite, etc… », poursuit Laouini.
Le deuxième trouble est l’anxiété conduisant au stress, à la peur, à la frustration et à l’isolation sociale de peur de rencontrer des parents avec leurs enfants. « L’éloignement peut également se faire avec la famille de la personne concernée en raison des pressions exercées, notamment dans notre société à culture arabo-musulmane », précise le psychologue.
Anas Laouini met également en avant le risque de tomber dans des addictions comme le tabac, l’alcool ou la drogue. « Les personnes qui sont infertiles considèrent qu’elles n’ont plus besoin de prendre soin de leur santé et se dirigent vers une vie faite d’excès », nous dit-il.
Pressions familiales
L’infertilité peut entraîner d’intenses pressions familiales, mettant à l’épreuve les relations et la dynamique familiale. Les couples confrontés à des difficultés pour concevoir ressentent souvent un poids émotionnel considérable, et cette pression peut également se faire sentir au sein de leur cercle familial élargi.
Les attentes sociales traditionnelles autour de la famille peuvent exercer une pression importante. Les membres de la famille, conscients ou non, peuvent avoir des attentes implicites quant au moment où un couple devrait avoir des enfants. L’infertilité peut faire naître des sentiments de déception ou d’incompréhension de la part de la famille.
« Les membres de la famille peuvent poser des questions indiscrètes sur la vie reproductive du couple, souvent sans se rendre compte de l’impact émotionnel que cela peut avoir. Ces interrogations peuvent augmenter le stress et la gêne pour le couple concerné qui peuvent couper les ponts avec leurs familles dans certains cas », affirme Anas Laouini.
Ce dernier indique également que la famille peut parfois fournir des conseils non sollicités, souvent basés sur des croyances culturelles ou des expériences personnelles. Ces conseils, bien intentionnés ou non, peuvent être perçus comme intrusifs et ajouter une pression supplémentaire.
Les personnes infertiles peuvent se sentir coupables de ne pas être en mesure de fournir à leur partenaire ou à leur famille la joie d’avoir des enfants. La honte liée à la stigmatisation sociale de l’infertilité peut également être présente.
Homme/Femme : Comment perçoit-on l’infertilité ?
En l’absence de statistiques sur le sujet, se basant donc sur son expérience en consultation, Anas Laouini indique que dans la plupart des cas la nouvelle de l’infertilité est vécue de la même manière pour l’homme et la femme.
Mais dans le couple il subsiste tout de même certaines différences de perception. « Rare sont les cas où l’homme infertile supplie la femme de divorcer afin qu’elle puisse avoir des enfants. Mais la femme infertile, elle, n’hésitera pas à le faire pour le bonheur de son mari allant elle-même déposer elle-même une demande de divorce. La baisse de l’estime de soi est plus importante chez la femme que chez l’homme », nous confie Laouini.
Dans ce contexte, le psychologue/sexologue explique que la femme Tunisienne considère que le mariage constitue à fortiori la procréation. « D’ailleurs nous voyons beaucoup de femmes qui n’ont pas de problèmes de fertilité mais qui ont atteint un certain âge, se marier avec le premier venu pour avoir des enfants ».
En fin de compte, comprendre l’infertilité en Tunisie nécessite une approche holistique, intégrant des dimensions médicales, psychologiques et sociales. La sensibilisation et le soutien communautaire sont cruciaux pour aider les couples à surmonter les défis de l’infertilité, encourageant ainsi une conversation ouverte et inclusive sur cette réalité souvent méconnue.
Wissal Ayadi