Reportage : Requiem rouge et blanc, l’Etoile dans l’ombre de son passé

27-10-2026

Sousse, octobre 2026. Le vent d’automne balaie les abords du Stade Olympique de Sousse. Les ruelles de la ville, d’ordinaire vibrantes au rythme des épopées continentales, portent aujourd’hui le poids d’un silence lourd.

Les semaines de Ligue des Champions et de Coupe de la CAF défilent sur les écrans, mais pour les fidèles de l’Étoile Sportive du Sahel, ces rendez-vous se jouent sans leur étoile polaire. Une absence devenue insupportable.

Une semaine ordinaire, un jour sans fin

Chaque semaine où résonnent les hymnes africains — tours préliminaires, phases de poules ou finales — est un véritable supplice pour le peuple étoilé. Peu importe qui se qualifie ou qui prend la porte ; l’amertume est totale. Impossible de se prêter au jeu des taquineries ou de jeter un œil sur les autres clubs quand sa propre âme est absente de la grande scène.

C’est un déchirement au quotidien. Beaucoup ne le réalisent peut-être pas de l’extérieur, mais ceux qui ont connu l’âge d’or savent exactement ce que l’Étoile a perdu.

De 1995 à 2008, en treize saisons, l’ESS a disputé 15 finales africaines (en comptant les quatre Supercoupes). Même en retranchant ces dernières, cela reste 11 finales en 13 ans, dont trois en Ligue des Champions sur quatre années (2004, 2005, 2006 — où, malgré une absence en C1, l’Étoile s’emparait de la CAF, puis 2007).

Témoignages : La voix des tribunes

Anis, 38 ans, abonné de longue date :

« Ouvrir l’application les jours de match et ne rien voir, c’est comme chercher une étoile dans un ciel totalement noir. On nous parle de projets, de bilans comptables et d’ADN… Mais l’ADN de l’Étoile, c’est la sueur sur les pelouses africaines, pas les tableaux Excel. On a l’impression qu’on est en train d’aseptiser notre fierté au nom de la gestion. »

Karim, 24 ans, membre d’un groupe de supporters :

« Voir des équipes avec un quart de notre budget et la moitié de nos salaires nous passer devant en championnat, ça fait mal. Ces clubs n’ont pas la ferveur de notre public qui remplit les caisses chaque année malgré les crises. On n’a aucune excuse. Notre place, par défaut, c’est le Top 4, point final. »

Le piège de la gestion et la banalisation de la médiocrité

Aujourd’hui, le discours officiel ne jure que par l’équilibre financier, les milliards, la restructuration et la fameuse « ADN du club ». Mais de quel ADN parle-t-on ? L’ADN véritable de l’Étoile exige d’être sur le terrain, qualifié pour les poules, en train de batailler, souligne tristement Ramzi Falleh, 38 ans qui regrette l’époque des déplacements africains avec son club de coeur.

 

Il poursuit ensuite : « Invoquer la prétendue évolution du football africain ne prend pas quand le championnat local voit des équipes au quart de nos moyens nous damner le pion chaque saison. Zarzis, l’US Monastir ou le Stade Tunisien sont plus affûtés, plus mordants. Ces clubs, avec tout le respect qu’on leur doit, n’ont pas un public capable de générer des milliards chaque saison comme le nôtre. Même au creux de la vague, avec toutes nos sanctions financières, l’Étoile continue de dépenser et de payer plus qu’eux. Il n’y a donc aucune excuse. Le simple poids du maillot devrait suffire pour figurer chaque année parmi les quatre représentants nationaux ».

Chercher l’équilibre financier tout en s’isolant des compétitions qui rapportent le plus d’argent relève du paradoxe. Disputer deux tours préliminaires et quatre matchs de poule suffit à renflouer les caisses de plus d’un milliard. Cela attire les sponsors sans effort, par la simple magie de la vitrine continentale.

L’Étoile et ses supporters ne peuvent plus vivre ainsi. C’est le strict minimum syndical pour une institution de cette envergure. Qu’on commence la saison avec un effectif fort ou faible, avec ou sans le sou, avec des objectifs clairs ou flous, la place de l’Étoile parmi les quatre premiers est un dû par défaut. Le reste est négociable.

Cette saison s’est ouverte avec un mot d’ordre résigné : « Pas d’objectifs précis, on reconstruit. » Traduit dans la langue de l’ADN étoilé, cela signifie au moins une qualification arrachée pour la Coupe de la CAF. Ce que l’on contemple aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’histoire de l’Étoile. Ces errements doivent cesser. Pour que l’Étoile redevienne enfin l’Étoile.