Un climatologue et un expert forestier expliquent le phénomène des feux de forêts en Tunisie

01-08-2022

France, Grèce, Maroc, Portugal, Turquie, États-Unis, Canada, Corée du Sud, Argentine.… Depuis plusieurs semaines, le monde brûle. Des incendies ont ravagé plusieurs milliers d’hectares de forêts à travers le monde.

La raison principale est bien sûr l’extrême chaleur qui sévit dans plusieurs régions du monde.

La Tunisie n’est pas en reste. Le pays a également été frappé cet été, notamment au mois de juillet, par de violents incendies, dont celui de Borj Cédria, relevant du massif montagneux de Bokornine, ou encore le plus récent, celui du Mont Serj à Siliana, et bien d’autres feux dispersés sur différentes régions du pays.

Les feux de forêt ne cessent d’augmenter en Tunisie faisant craindre des scénarios similaires à ce qui se passe en France, en Gironde, à titre d’exemple, où pas moins de 25.000 hectares de forêt ont été anéantis par les flammes.

Les principales raisons des feux de forêts

La Tunisie compte environ 1,3 million d’hectares de forêts dont 70% se situent dans le nord-ouest et le centre-ouest du pays. Ces forêts sont peuplées essentiellement de chêne liège, chêne zen et pin d’Alep. Des forêts qui sont menacées par les incendies, qui vont croissants d’un été à un autre.

D’après Zouhaier Haloui, Professeur de climatologie à l’Université de Tunis indique que c’est un phénomène naturel et anthropique à la fois. « En Tunisie, 95% des départs de feu sont d’origine humaine que ce soit de manière intentionnelle ou non », nous dit-il. Il explique également que la forêt doit brûler car elle est régi par un cycle d’incendies d’origine naturelle.

Par ailleurs, il souligne qu’il existe trois facteurs qui favorisent les feux de forêts: la présence de matière combustible (bois sec), une étincelle qui peut provenir d’un mégot de cigarette par exemple et enfin le vent qui favorise la propagation des flammes

« Cela peut venir d’une simple cigarette mal éteinte. Ou alors certains n’hésitent pas à brûler intentionnellement des forêts essentiellement pour des raisons économiques. Cela peut être pour agrandir un terrain privé, une exploitation agricole, ou pour utiliser les arbres calcinés pour la commercialisation du charbon », ajoute l’expert.

Les changements climatiques ont aussi une part de responsabilité puisque la hausse des températures favorise les départs de feu dans les forêts. « Nous assistions à une hausse des phénomènes extrêmes qui se traduisent par des périodes de fortes chaleurs. Ils apportent avec eux un assèchement rapide des matières combustibles présentes dans la forêt. Le vent est devenu aussi plus fréquent et intense notamment pendant la période estivale », nous dit Zouhaier Hlaoui.

Enfin, le professeur en climatologie a évoqué l’absence du contrôle de l’Etat dans le domaine des forêts. Le phénomène des feux de forêt est devenu plus fréquent car depuis la révolution, il y a un manque de surveillance et de contrôle de la part des pouvoirs publics, ce qui a permis la multiplication des actes malveillants, a-t-il souligné.

La Tunisie relativement épargnée

Nous nous sommes également entretenus avec M. Ali Aloui, expert en foresterie et phytoécologie et également président de l’Association des amis de la forêt du Rimel (Bizerte). Selon lui, la Tunisie est relativement épargnée par ce qu’on appelle les « méga-feu ». « Le problème est le même dans toute la régions méditerranéenne. Mais quand on compte le nombre d’incendies dans la région, on se rend compte qu’en Tunisie nous en avons moins que dans d’autres pays comme la Grèce ou la France et heureusement, car nous n’avons pas les moyens humaines et matériels de faire face à des feux importants ». Il explique que la Tunisie a moins d’incendies car les forêts sont un peu plus dégradées en raison du peu de biomasse. Selon le dernier inventaire des forêts, nos forêts produisent 0,8m3 par hectare et par an. C’est à dire qu’il y a des forêts qui ne produisent rien.

Par ailleurs, les forêts sont habitées par les animaux qui se nourrissent des sous-bois, qui favorisent les départs de feux.

Il ajoute qu’en environ un million de personnes vivent autour des forêts, ce qui constitue un autre facteur de protection. « Ces gens vivent de la forêt, alors ils en prennent soin. Quand il y a un début d’incendie, ils sont souvent les premiers à venir maîtriser les flammes avant même les gardes forestiers ou les pompiers ».

Des espèces qui s’adaptent

Ali Aloui souligne que les principales espèces qui composent l’écosystème forestier ont su s’adapter à ces phénomènes extrêmes. Ainsi, les espèces qui occupent le plus d’espaces sont le pin d’Alep (Zgougou) avec 360.000 hectares. « Il a été prouvé que le pin d’Alep dispose d’une adaptation importante face aux feux de forêts. Le pin d’Alep brûle très vite mais il produit beaucoup de fruits, ce qui lui permet de se régénérer très vite après un incendie grâce à la dissémination de ses fruits dans les cendres », indique l’expert.

Le chêne-liège peuple également en masse les forêts tunisiennes. Son aire de répartition est située principalement dans le territoire de la Kroumirie et les Mogods. Ce territoire s’étend de l’extrémité nord-ouest de la Tunisie (région de Ghardiamou à Jendouba), et se prolonge jusqu’à la région de Sajnen à Bizerte. « Son écorce liégeuse le protège des incendies. L’écorce brûle mais pas l’arbre en lui même. Et même si le chêne-liège est frappé par un incendie très fort, sa souche très robuste lui permet de repousser très rapidement »,  dit-il.

L’aménagement des forêts

En Tunisie, il existe des forêts aménagées et d’autres non aménagées. Les forêts non aménagées sont celles dans lesquelles il n’y a eu aucune intervention humaine, où les sentiers n’existent pas et dans lesquelles il est difficile de pénétrer.

Les forêts aménagées sont pensées, quant à elle, à travers des plans d’aménagement pouvant s’étendre sur des périodes de 20 ans. « Quand on les aménage, on y prévoit des grandes ouvertures, des pares-feu semblables à des tranchées. Il a été prouvé que ces aménagements ont permis de faire baisser sensiblement le nombre de feu de forêts », analyse Aloui.

Enfin, en ce qui concerne la résilience des forêts, l’expert nous dit qu’elle peut se regénèrer très vite. Cela commence par les petits buissons et les maquis qui apparaissent dès les 5 premières années. Une jeune forêt peut apparaître au bout de seulement 15 ans.

« Parfois, les incendies sont positifs pour la nature. C’est comme un médicament. Une vielle forêt a besoin de jeunes arbres pour se régénérer », conclut-il.

Wissal Ayadi